Il est des images qui, sans un mot, disent tout. Ce 3 mai 2025, alors que le soleil déclinant baignait le stade d’Angondjé d’une lumière d’or et de gravité, une silhouette blanche fendit la foule, dans un silence soudain religieux. Longue, souveraine, presque anachronique, une Mercedes-Benz 600 Pullman apparut, majestueuse. Ce n’était pas une simple arrivée présidentielle. C’était un acte de langage. Une procession d’Histoire. Une déclaration de pouvoir.
Le président Brice Clotaire Oligui Nguema n’avait pas choisi n’importe quelle monture pour sa prestation de serment. Il avait choisi la voiture. Celle qui ne transporte pas un homme, mais une légende. Cette limousine mythique, rareté absolue de l’ingénierie allemande, n’est autre que celle qui, jadis, servit à Omar Bongo Ondimba. Conservée pendant des décennies comme une relique silencieuse dans les profondeurs des garages de la Cité de la Démocratie, la Pullman a réapparu, ramenée à la lumière non comme un trophée du passé, mais comme un témoin du présent.
Dans cet instant suspendu, le pouvoir prenait corps. Et le récit gabonais se prolongeait.
Produite à seulement 428 exemplaires entre 1963 et 1981 dans sa version allongée, la Mercedes 600 Pullman (W100) était conçue pour les monarques de ce monde. Fidel Castro, Tito, Kim Il-sung, le Shah d’Iran, Hassan II, Bokassa : tous ont, un jour, régné depuis son cuir et ses chromes. Le Gabon, dès 1968, avait lui aussi son exemplaire, commandé pour les fastes du jeune président Bongo. Six portes, toit découvrable, suspensions pneumatiques révolutionnaires, système hydraulique pour ouvrir des portières aussi lourdes que le silence d’un régime d’ordre : cette voiture n’était pas un véhicule, c’était un trône.
Qu’Oligui Nguema la ressorte aujourd’hui n’est pas anodin. Ce n’est ni une nostalgie ni une complaisance. C’est un geste politique. Presque un geste philosophique. Il convoque une continuité — mais une continuité transcendée. En ressuscitant cette icône, il en détourne l’usage : ce n’est plus le symbole d’un pouvoir solitaire et figé, mais celui d’une souveraineté reconquise, d’un État en redressement, d’une République qui se souvient sans se soumettre.
Dans cette voiture, il y avait plus que du cuir et du chrome. Il y avait le poids de l’Histoire, les souvenirs d’une époque dorée autant que contestée, et surtout une volonté : celle d’un homme qui, tout en saluant les fondations de l’État, affirme sans détour qu’un nouveau chapitre s’écrit. En Pullman, certes — mais sur une route toute autre.
Ce cortège n’a pas seulement déroulé le passé, il a embrassé le futur. Il n’était pas uniquement élégant, il était intelligent. Il n’était pas seulement fastueux, il était chargé de sens.
À Angondjé, le grondement feutré du V8 n’a pas seulement fait écho à l’ancien régime. Il a claqué comme une sentence discrète, mais ferme. Celle d’un Gabon qui, après le fracas de la rupture en 2023, avance désormais avec aplomb. Le regard tourné vers l’horizon, le pied posé sur l’Histoire.
