Il est des prises de parole qui interrogent moins par leur contenu que par l’identité de leur auteur. Celle de Yves Fernand Manfoumbi, Vice-Président du Parti Démocratique Gabonais (PDG), ancien Directeur Général du Budget et des Finances Publiques, ancien Ministre du Budget et ancien Ministre du Commerce, en fait partie. Dans une longue publication consacrée aux tensions sur l’approvisionnement en carburant, l’ancien membre du gouvernement se livre à un exercice de recommandations sur la sécurité énergétique, la discipline budgétaire et la protection du pouvoir d’achat. Un discours qui pourrait paraître pertinent s’il ne soulevait pas une question fondamentale : qu’a-t-il personnellement fait, lorsqu’il disposait des leviers de décision, pour résoudre les problèmes qu’il dénonce aujourd’hui ?
Car enfin, Yves Fernand Manfoumbi n’est pas un simple observateur de la vie publique gabonaise. Il a occupé des fonctions stratégiques au sommet de l’appareil d’État pendant les années de gouvernance du PDG. Il a dirigé le Budget, exercé des responsabilités ministérielles et participé à un système dont les insuffisances structurelles continuent de peser sur le pays. Lorsqu’il préconise aujourd’hui des stocks stratégiques, la modernisation des infrastructures pétrolières ou une meilleure maîtrise des dépenses publiques, les Gabonais sont en droit de lui demander pourquoi ces priorités n’ont pas été suffisamment prises en compte durant les années où son camp politique gouvernait. Il est toujours plus facile de prescrire des réformes depuis les réseaux sociaux que de les conduire lorsqu’on détient le pouvoir.
Plus surprenant encore, cette sortie intervient alors que les autorités gabonaises ont engagé des mesures pour répondre aux tensions constatées dans les stations-service. Le Ministère du Pétrole et du Gaz s’est mobilisé pour rétablir l’approvisionnement, tandis que le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’est personnellement saisi de la situation. Le retour progressif à la normale est attendu, même si son effectivité doit naturellement être constatée sur le terrain. Dans ces circonstances, il aurait été plus juste de reconnaître les efforts engagés avant de multiplier les recommandations, comme si les responsables actuels étaient restés les bras croisés.
Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Yves Fernand Manfoumbi a récemment bénéficié de la confiance du Chef de l’État à travers sa nomination à la présidence du Conseil d’administration de Gab’Oil. Cette responsabilité devrait précisément lui offrir un cadre institutionnel pour contribuer, dans les limites de ses attributions, à l’amélioration du secteur pétrolier. Pourquoi privilégier une longue démonstration publique plutôt que de mettre son expérience et ses propositions au service des mécanismes de gouvernance auxquels il participe désormais ? On ne peut pas réclamer davantage d’efficacité à l’État sans accepter d’être soi-même jugé sur sa contribution effective à cette efficacité.
L’ancien Ministre évoque également le coût des subventions et les arbitrages nécessaires entre les dépenses de compensation, les écoles, les hôpitaux et les routes. Sur ce terrain aussi, son passé appelle des explications. Quel bilan laisse-t-il de son passage à la tête des finances publiques ? Quelles réformes durables a-t-il engagées pour rationaliser les dépenses de l’État ? Quels résultats concrets peut-il opposer aux difficultés qu’il décrit aujourd’hui ? Ces questions ne relèvent ni de l’acharnement ni de la polémique gratuite. Elles relèvent de l’exigence de responsabilité qui devrait s’appliquer à tous ceux qui ont exercé de hautes fonctions publiques.
Personne ne conteste à Yves Fernand Manfoumbi le droit de s’exprimer, de formuler des propositions ou même de critiquer l’action gouvernementale. Mais ce droit s’accompagne d’un devoir de cohérence. Les Gabonais n’ont pas oublié que les difficultés structurelles du pays ne sont pas apparues avec les nouvelles autorités. Elles sont aussi l’héritage de décennies de gestion auxquelles plusieurs des responsables qui se présentent aujourd’hui en experts ont directement participé. On ne peut raisonnablement prétendre incarner la solution sans accepter de rendre compte de sa part de responsabilité dans les problèmes hérités du passé.
Au fond, le débat ne devrait pas porter sur la longueur ou l’élégance d’une publication Facebook. Il devrait porter sur la crédibilité de son auteur, la portée réelle de ses propositions et surtout sa capacité à les traduire en actes. Yves Fernand Manfoumbi dispose désormais d’une occasion de démontrer que ses recommandations ne sont pas de simples déclarations d’intention. Qu’il contribue, à travers ses responsabilités actuelles, à renforcer la sécurité de l’approvisionnement et à améliorer les performances du secteur. Les résultats parleront davantage que les tribunes.
Le Gabon a besoin de responsables qui agissent, pas d’anciens gouvernants qui semblent découvrir, une fois éloignés des centres de décision politique, les urgences qu’ils avaient eux-mêmes la responsabilité de traiter.
Et s’il fallait retenir une seule leçon de cette sortie, ce serait celle-ci : avant de donner des leçons de bonne gouvernance, encore faut-il pouvoir présenter un bilan à la hauteur des responsabilités que l’on a exercées.

